Thomas Piacentini
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IA · Société

L’IA avance à toute vitesse. L’humain, à son rythme.

L’IA ne transforme pas seulement notre rapport au travail. Elle questionne notre rapport à l’utilité, au statut et au pouvoir.

Il y a quelque chose d’assez vertigineux dans la période que nous traversons.

Chaque jour, je découvre des possibilités qui auraient semblé presque absurdes il y a encore deux ou trois ans. Des choses complexes deviennent accessibles. Des barrières techniques disparaissent. Ce qui demandait autrefois des compétences rares, beaucoup de temps ou des moyens importants peut désormais être réalisé en quelques minutes.

Et pourtant, lorsque je regarde autour de moi, j’ai parfois l’impression que rien ne change vraiment.

C’est sans doute ce paradoxe qui m’interpelle le plus aujourd’hui.

La technologie progresse à une vitesse extraordinaire. Notre capacité à l’adopter, à nous transformer et à remettre en question nos habitudes avance beaucoup plus lentement.

Nous confondons encore trop souvent la disponibilité d’un outil avec notre capacité à en faire quelque chose d’utile.

Donner à chacun accès à une intelligence artificielle ne lui donne pas automatiquement la curiosité de l’explorer, le discernement nécessaire pour évaluer ses réponses, ni la patience de recommencer lorsqu’elle échoue.

L’accès à la technologie se démocratise. Sa maîtrise, beaucoup moins.

Mais je crois que le véritable sujet est encore ailleurs.

Car lorsqu’une technologie devient capable de réaliser une partie de notre travail, elle ne vient pas seulement modifier nos méthodes. Elle touche aussi à quelque chose de beaucoup plus intime : la place que nous occupons, la valeur que nous pensons apporter et l’image que nous avons de nous-mêmes.

Nous avons tous, à des degrés différents, construit notre légitimité autour de compétences, de connaissances, d’expériences parfois acquises pendant des décennies.

Être celui qui sait. Celui que l’on consulte. Celui qui détient une information, maîtrise un processus ou sait résoudre un problème que les autres ne comprennent pas.

Et voilà qu’un outil rend soudain une partie de ce savoir accessible à tous.

Comment ne pas comprendre que cela puisse déranger ?

Une procédure compliquée peut être inefficace pour une organisation tout en étant rassurante pour celui qui la maîtrise. Une information difficile à obtenir peut constituer un véritable pouvoir. Une expertise peut devenir une identité à laquelle il est douloureux de renoncer, même partiellement.

C’est là que le sujet devient passionnant.

L’IA ne transforme pas seulement notre rapport au travail. Elle questionne notre rapport à l’utilité, au statut et au pouvoir.

Et je crois qu’il serait trop facile de réduire les résistances à un simple manque d’ouverture d’esprit.

Certaines peurs sont parfaitement rationnelles.

Lorsqu’on demande à quelqu’un de partager un savoir construit pendant vingt ans, sans lui expliquer ce que deviendra sa place une fois ce savoir accessible à tous, on ne peut pas s’étonner qu’il hésite.

De la même manière, promettre des gains de productivité sans préciser qui en bénéficiera laisse entière une question essentielle : cette nouvelle efficacité servira-t-elle à mieux travailler, à apprendre davantage, ou simplement à demander toujours plus avec moins de personnes ?

Ce sont des questions légitimes. Les ignorer serait une erreur.

Je dois d’ailleurs reconnaître ma propre impatience face à cette situation.

Quand on expérimente quotidiennement ces outils, quand on entrevoit concrètement ce qu’ils permettent, il devient parfois difficile de comprendre pourquoi leur adoption ne va pas plus vite.

On voudrait montrer, convaincre, accélérer.

Mais une démonstration réussie ne change pas une culture. Une application performante ne modifie pas spontanément des habitudes anciennes. Et une promesse d’efficacité ne suffit pas à faire disparaître la peur de devenir moins nécessaire.

Il faut aussi accepter que certaines objections soient fondées : un système peut être impressionnant tout en étant peu fiable, mal intégré ou incapable de prendre en compte la complexité du travail réel.

C’est probablement l’une des leçons les plus importantes que je tire de cette période : avoir raison sur les possibilités d’une technologie ne signifie pas avoir compris les conditions de son adoption.

La transformation ne se décrète pas. Elle se construit avec les personnes concernées, en comprenant leur travail réel, leurs contraintes, leurs intérêts et leurs inquiétudes.

Et surtout, elle repose sur quelque chose qu’aucune démonstration technique ne peut produire instantanément : la confiance.

La confiance ne naît pas d’une présentation convaincante. Elle se construit dans la durée, par la cohérence entre les paroles et les actes, par la capacité à reconnaître une erreur, à respecter un engagement, à écouter une objection sans chercher immédiatement à la balayer.

Elle suppose également une forme d’honnêteté : accepter de dire ce que nous ne savons pas encore, ce que l’outil ne sait pas faire, et ce qui pourrait réellement changer pour ceux qui l’utilisent.

On parle énormément de modèles, de performances, d’automatisation et d’agents autonomes.

Nous parlons peut-être encore trop peu de ce que signifie, humainement, accepter de ne plus être indispensable de la même manière.

Car derrière cette révolution technologique se trouve une question qui dépasse largement l’IA :

Sommes-nous capables de faire évoluer notre conception de notre propre valeur, sans vivre chaque progrès comme une menace ?

Peut-être faudra-t-il progressivement apprendre à tirer moins de reconnaissance du fait de détenir une réponse, et davantage de notre capacité à poser les bonnes questions, à exercer notre jugement, à transmettre, à décider et à faire progresser les autres.

Mais là encore, je me garderais bien d’en faire une nouvelle certitude. Rien ne garantit que ces capacités resteront éternellement hors de portée des machines.

Ce qui me paraît plus solide, c’est de distinguer la capacité de faire, la responsabilité de décider et la confiance nécessaire pour agir ensemble.

Une organisation peut disposer des meilleurs outils du monde et rester incapable d’en tirer pleinement parti si chacun se sent menacé par ce que les autres pourraient désormais accomplir.

À l’inverse, une culture où le savoir circule, où l’expérimentation est encouragée et où l’on peut remettre en question ses propres méthodes sans perdre sa légitimité possède déjà un avantage considérable.

Je suis profondément convaincu du potentiel de l’IA. Mais de moins en moins convaincu que sa difficulté principale sera uniquement technologique.

Nous allons probablement continuer à voir apparaître des capacités extraordinaires, à un rythme auquel nous aurons du mal à nous habituer.

Le plus difficile sera peut-être d’apprendre à vivre et à travailler avec elles, sans confondre notre valeur avec notre caractère irremplaçable.

Car la véritable transformation ne commencera pas lorsque les machines seront capables de faire davantage. Elle commencera lorsque nous accepterons de changer ce que nous faisons, ce que nous partageons et la place que nous laissons aux autres.

Et cela pourrait prendre beaucoup plus de temps que prévu.