Thomas Piacentini
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IA · Société

Le temps que nous croyons avoir

Que faisons-nous du temps que prend notre adaptation à l’IA ?

Dans mon premier texte, je m’interrogeais sur le décalage entre la vitesse des machines et celle des humains. Sur cette difficulté à accueillir un progrès qui vient toucher notre travail, notre place, parfois notre idée de nous-mêmes.

Depuis, une autre question me travaille : que faisons-nous du temps que prend cette adaptation ?

Car une transformation peut être lente à devenir visible tout en avançant très vite dans ses conséquences. Le bureau est toujours là. Le métier porte le même nom. Les réunions ont lieu aux mêmes heures. Pourtant, les recrutements peuvent ralentir, certaines compétences perdre de leur rareté et la valeur commencer à se déplacer ailleurs.

Nous pourrions nous habituer à cette apparente continuité au moment même où elle devient trompeuse.

Je ne sais pas si, dans cinq ans, les machines sauront accomplir l’essentiel de nos tâches intellectuelles. Encore moins à quelle date des robots pourront intervenir partout où nous travaillons aujourd’hui. Réussir une démonstration et assurer un service fiable, au bon prix, dans des conditions imprévues, restent deux choses différentes.

Mais il n’est pas nécessaire que les machines sachent tout faire pour que beaucoup de choses changent.

Une entreprise peut revoir ses effectifs sans automatiser entièrement un métier. Une profession peut rester indispensable tout en employant moins de personnes. Et un jeune diplômé peut découvrir que les tâches par lesquelles il devait apprendre son métier sont précisément celles que l’on automatise en premier.

L’OIT distingue ainsi l’exposition des tâches, la transformation des emplois et leur disparition. Dans son étude de 2025, elle juge la transformation plus probable que le remplacement intégral. C’est une distinction utile, pas une garantie individuelle de tranquillité. [1]

Ce qui m’inquiète, c’est la possibilité d’une transition très inégale. Certains auront le temps d’apprendre, d’investir et de déplacer leur activité. D’autres découvriront le changement lorsqu’il faudra déjà y répondre…

L’adoption prendra du temps, évidemment.

Un outil arrive dans une organisation qui possède déjà ses habitudes, ses engagements, ses rivalités et quelques procédures dont personne ne connaît plus très bien l’origine. Il faut comprendre le travail réel, vérifier les résultats, distribuer les responsabilités. Une partie de cette lenteur est nécessaire.

Une autre l’est moins.

Un responsable peut avoir intérêt à préserver une équipe nombreuse. Un prestataire peut gagner davantage à entretenir une complication qu’à la résoudre. Un service peut réclamer une transformation ambitieuse tout en demandant qu’elle ne modifie ni son budget, ni ses prérogatives. Une révolution complète, sous réserve du maintien de l’organigramme…

Mais il serait trop facile de réserver cette critique aux institutions anciennes. Les nouveaux acteurs ont aussi leurs intérêts : vendre vite, rendre leurs clients dépendants, obtenir que d’autres financent les infrastructures ou supportent les conséquences d’un échec.

Le mot « innovation » ne dispense pas davantage d’examiner les incitations que le mot « tradition ».

C’est aussi pour cela que je ne veux pas ranger toutes les résistances dans le même sac. Celui qui protège une rente et celui qui demande ce qu’il adviendra de son revenu ne défendent pas la même chose. Une objection sur la fiabilité, la responsabilité ou le partage des gains mérite mieux qu’un soupir sur le retard français.

Si l’on demande à quelqu’un d’aider à transformer son travail, il faut pouvoir lui parler de la suite. Une promesse abstraite de prospérité ne paie pas les années intermédiaires.

Cette transformation a également une matérialité que les démonstrations font facilement oublier.

Derrière les logiciels, il faut de l’électricité, des réseaux, des puces, des équipements de refroidissement. Derrière les robots, il faut fabriquer, entretenir et remplacer des pièces. Tout cela mobilise des terrains, des ateliers, des compétences et des délais.

L’Agence internationale de l’énergie relève déjà des contraintes de raccordement et d’approvisionnement en équipements électriques. Elle souligne aussi le risque inverse : construire pour une demande surestimée, à partir de projets qui ne verront pas tous le jour. Il faut donc préparer des capacités sans prendre chaque annonce d’investissement pour une commande ferme. [2]

C’est là que le sujet devient politique.

Pour la France et l’Europe, disposer de quelques applications séduisantes ne suffira pas à garantir une capacité d’action. Il faudra savoir ce que nous maîtrisons, ce que nous achetons et ce qui pourrait nous manquer.

Je ne crois pas à la liste magique qui consisterait à tout produire nous-mêmes. Elle est facile à écrire, beaucoup plus difficile à financer. Il faudra choisir des positions industrielles, renforcer des compétences, organiser des coopérations et conserver des alternatives là où une dépendance deviendrait dangereuse.

L’énergie en fait partie. Pour la France, cela engage notamment la durée de vie et le renouvellement du parc nucléaire, mais aussi les réseaux, les raccordements et les personnes capables de les construire. La maîtrise de composants, du calcul et de certains usages industriels compte également.

Posséder un équipement ne suffit d’ailleurs pas. Il faut savoir le faire fonctionner, le réparer et continuer lorsque son fournisseur devient trop cher, indisponible ou politiquement inaccessible.

Il faudra aussi transformer nos institutions. Sur ce point, l’impatience me paraît justifiée — à condition de préciser ce que l’on veut accélérer.

On devrait pouvoir essayer rapidement un outil lorsque son échec reste limité et réversible. On devrait également pouvoir arrêter une expérimentation qui ne tient pas ses promesses, sans devoir sauver la présentation qui l’avait annoncée.

À l’inverse, lorsqu’une erreur touche un patient, un droit ou une infrastructure essentielle, l’exigence de preuve doit augmenter. Le classement européen « à haut risque » impose des obligations ; il ne signifie pas une interdiction générale d’utiliser l’IA dans les domaines concernés. [3]

Le chantier est donc plus précis que « supprimer les contraintes ». Il consiste à distinguer celles qui protègent effectivement de celles qui compliquent le travail sans protéger grand-chose. Puis à donner aux équipes les moyens d’essayer, de mesurer et de corriger.

Cela vaut aussi pour l’école. Apprendre à utiliser un outil ne doit pas supprimer l’apprentissage qui permet de remarquer qu’il se trompe. Il faudra regarder de près les étapes que nous gagnons du temps à sauter : certaines étaient peut-être inutiles ; d’autres formaient notre jugement.

Reste la partie la plus difficile : permettre aux personnes de traverser cette période.

On parle volontiers de reconversion comme d’un déplacement assez simple entre une colonne « métiers en déclin » et une colonne « métiers d’avenir ». Entre les deux, il y a pourtant un âge, un logement, des enfants, un revenu à maintenir et parfois plusieurs années de formation.

L’apparition de nouveaux emplois ne résout pas automatiquement la situation de ceux qui perdent les leurs. Encore faut-il qu’ils puissent y accéder, là où ils vivent, à un salaire acceptable.

Il faudra financer du temps pour apprendre, construire des parcours crédibles et parler du partage des gains avant que les décisions soient prises. Demander la confiance après avoir laissé chacun deviner ce qu’il pourrait perdre me semble une méthode assez médiocre.

Je reste impatient de voir ce que ces outils permettront. Mais je voudrais que notre enthousiasme accepte quelques questions très ordinaires : qui saura faire fonctionner tout cela ? Qui pourra choisir ? Qui paiera lorsque nous nous tromperons ?

Et nous aurons besoin de temps pour construire les réponses.

Ce serait dommage de consacrer ce temps à nous expliquer que nous en avons encore…