Thomas Piacentini
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IA · Société

Nous n’avons pas essayé la même chose

Ce que nos expériences de l’IA nous apprennent — et ce qu’elles ne permettent pas de conclure.

« J’ai essayé l’IA. Franchement, ce n’est pas encore ça. »

Cette phrase peut décrire très honnêtement une expérience. Elle devient plus discutable lorsqu’elle prétend décrire une technologie entière, pour une durée indéterminée.

Essayé quoi, au juste ? Pour faire quoi ? Et quand ?

Ce dernier détail commence à compter sérieusement…

Dans mon premier texte, je m’interrogeais sur le décalage entre la vitesse des machines et celle des humains. Mais il y a une autre difficulté : nous ne regardons pas tous ces machines depuis le même endroit. Nous employons le même mot, « IA », pour parler d’expériences qui ont parfois très peu en commun.

Quelqu’un lui demande de reformuler un courriel. Le résultat est correct, un peu pompeux. Il supprime « dans un monde en constante évolution », raccourcit trois phrases et retourne travailler.

Un autre lui confie un projet informatique, lui donne accès au code, lui fait exécuter des tests, inspecte ce qui casse et recommence. Il explore une possibilité qu’il aurait auparavant écartée, faute de temps ou de moyens.

Le premier a gagné quelques minutes. Le second commence à revoir la liste des choses qu’il se croyait capable d’entreprendre.

Lorsqu’ils discutent de l’IA, leur désaccord peut être parfaitement sincère. Ils n’ont simplement pas essayé la même chose.

Il serait pourtant assez commode de transformer cette différence en classement des personnes : les quelques initiés qui auraient compris, puis le reste de l’humanité, gentiment occupé à rater le train.

Cette histoire flatte beaucoup ceux qui la racontent.

Un développeur peut avoir une expérience précise de ce que les modèles permettent dans son travail et une idée très approximative de ce qu’exige celui d’une infirmière, d’un enseignant ou d’un responsable de chantier. Être surpris par les progrès dans son domaine ne donne pas un accès anticipé à la vérité sur tous les autres.

Les capacités restent inégales. Les possibilités de les vérifier aussi. Un programme peut passer des tests — encore faut-il que ces tests couvrent ce qui compte. Une décision humaine délicate offre rarement un bouton vert aussi rassurant.

L’écart entre les usages mérite donc d’être regardé de près, sans distribuer trop vite les brevets de lucidité.

Ce qui me paraît plus troublant, c’est la manière dont cet écart peut se creuser.

Quand on expérimente régulièrement, on apprend à mieux formuler un problème, à fournir les bonnes informations, à reconnaître une réponse fragile. On découvre aussi des tâches auxquelles on n’aurait pas pensé. L’outil évolue pendant que son utilisateur apprend à s’en servir.

À côté, une autre personne peut rester sur le souvenir d’un essai décevant. Son jugement était raisonnable le jour où elle l’a formé. Il risque de devenir moins juste sans qu’elle ait changé quoi que ce soit.

C’est une situation inconfortable : on peut prendre du retard en restant fidèle à une observation exacte.

Les entreprises connaissent une version plus organisée du problème. Elles évaluent un outil, choisissent quelques usages, rédigent une procédure et forment les équipes. Ce travail est nécessaire. Mais il peut donner l’impression que le sujet est traité.

Le projet possède un responsable, un budget et un dossier partagé. Il a donc toutes les apparences d’une affaire réglée…

Seulement, certaines limites sur lesquelles reposait la procédure peuvent avoir changé. Une étape manuelle devient automatisable. Une méthode jusque-là trop chère devient accessible. À l’inverse, une dépendance apparaît, un coût augmente ou une nouvelle version se comporte moins bien sur une tâche précise.

Il faut pouvoir revenir sur le dispositif sans que cette révision soit vécue comme l’aveu que quelqu’un avait mal travaillé.

Cela vaut également pour les refus. « Nous avons essayé, cela ne fonctionne pas » devrait laisser une trace un peu plus précise : ce qui a été tenté, ce qui a échoué et ce qu’il faudrait constater pour reprendre l’essai. Sinon, un résultat provisoire finit par prendre la consistance d’un règlement intérieur.

Évidemment, réévaluer ne signifie pas tout recommencer à chaque annonce. On peut passer tellement de temps à comparer les nouveaux outils qu’on ne termine plus rien avec les anciens. La veille devient alors une activité très sophistiquée pour remettre son travail à demain.

La question utile reste assez terre à terre : ce changement permet-il de mieux accomplir quelque chose qui compte, une fois intégrés le temps de contrôle, les erreurs et les reprises ?

Même ceux qui pratiquent beaucoup peuvent mal répondre. METR l’a montré dans une étude menée en 2025 : les développeurs concernés pensaient gagner du temps avec l’IA alors que les mesures indiquaient un ralentissement. Lors du suivi, avec des outils plus récents, les chercheurs ont rencontré d’autres difficultés de mesure et de sélection des participants. Leur expérience rappelle combien il est délicat de passer d’une impression convaincante à une conclusion solide. [1]

Il faut aussi regarder ce que l’on décide désormais de faire.

Si un outil rend abordable un projet auquel on aurait renoncé, son apport dépasse le temps gagné sur une tâche habituelle. Mais multiplier les projets ne garantit pas davantage leur intérêt. On peut produire beaucoup plus de choses dont personne n’avait besoin. Avec une belle interface, désormais.

C’est peut-être là que notre jugement devient plus exigeant. Quand réaliser une idée coûte moins cher, il devient plus facile de l’essayer. Il devient aussi plus tentant de ne jamais se demander si elle mérite d’être poursuivie.

Je retrouve ici l’impatience dont je parlais dans mon premier texte. Elle peut pousser à explorer, à construire, à sortir d’habitudes devenues coûteuses. Elle peut aussi rendre injuste envers ceux qui n’ont ni les mêmes outils, ni le même temps pour apprendre, ni le droit de se tromper aussi facilement.

Car tout le monde ne paie pas ses erreurs au même prix.

L’écart entre les expériences est réel. Son évolution reste à mesurer, tâche par tâche, avec moins de certitudes que ne le suggèrent les courbes spectaculaires.

En attendant, il y a quelque chose de très concret à faire : reprendre un problème que l’on avait laissé de côté, préciser ce qui nous avait arrêtés et regarder si cet obstacle tient toujours.

La réponse sera parfois oui.

Mais il serait dommage de ne plus poser la question simplement parce qu’on y a déjà répondu.