On commence par confier un texte à une intelligence artificielle. Puis un dossier. Puis on lui donne accès aux fichiers, aux outils, aux projets en cours.
C’est assez naturel. Réexpliquer le contexte à chaque conversation devient vite pénible. Un assistant qui connaît déjà le travail permet de passer directement à ce qui nous intéresse.
Alors on lui en confie davantage.
À un certain moment, difficile à dater, il cesse d’être un outil que l’on consulte. Il devient l’endroit par lequel on passe pour utiliser les autres.
La différence commence à compter.
Dans les textes précédents, je me suis surtout intéressé à ce que ces technologies nous permettent de faire, et aux difficultés que nous rencontrons pour nous les approprier. Mais cette appropriation fonctionne dans les deux sens. Nous apprenons à utiliser un service. Nous organisons aussi progressivement notre travail autour de lui.
Un article de Tariq Krim sur OpenAI et Anthropic soulève justement cette question par le modèle économique. Dans son introduction, il distingue une stratégie tournée vers l’attention et les usages grand public, et une autre centrée sur le travail des entreprises. [1]
La distinction a un point d’appui concret : OpenAI développe la publicité dans ChatGPT, tandis qu’Anthropic affirme vouloir maintenir Claude sans publicité. OpenAI précise que les annonces restent séparées des réponses et ne doivent pas les influencer. Ce sont des engagements à examiner dans la durée, au-delà de leur formulation. [2] [3]
Les frontières sont toutefois moins propres qu’un tableau comparatif. OpenAI annonçait déjà en avril 2026 que les entreprises représentaient plus de 40 % de ses revenus. Anthropic, de son côté, développe des partenariats avec des sociétés de conseil et de services, dont Accenture. Automatiser une partie de leur travail peut aussi devenir une affaire commune. [4] [5]
Les deux sociétés ont donc des orientations différentes, sans habiter deux mondes étanches.
Pour l’utilisateur, une autre question apparaît : quelle place ces services vont-ils prendre entre nous et ce que nous cherchons à accomplir ?
Imaginons un assistant chargé de préparer un déplacement professionnel. Il pourrait comparer les transports, proposer un hôtel, organiser les rendez-vous. Le confort serait réel. Une partie des choix se ferait cependant avant même que nous regardions les options.
Quels fournisseurs seraient consultés ? Quels critères seraient retenus ? Quelles possibilités resteraient hors champ ?
Déléguer la recherche, c’est aussi déléguer une partie du tri. Cela peut être très raisonnable, à condition de pouvoir comprendre et corriger ce tri.
Le même problème se pose au travail. Un assistant peut nous faire gagner du temps parce qu’il connaît nos documents, nos règles et nos habitudes. C’est précisément cette connaissance accumulée qui peut rendre son remplacement coûteux.
On peut exporter des fichiers sans retrouver ailleurs une manière de travailler.
Il faudra parfois reconstruire les connexions, vérifier les résultats, reprendre les consignes implicites. Rien de spectaculaire. Quelques semaines à découvrir que le fameux outil « sans friction » avait surtout déplacé la friction vers la sortie…
Cette dépendance n’est pas forcément une erreur. Nous dépendons déjà de logiciels, de réseaux et de personnes. Tout refaire soi-même coûterait cher, demanderait des compétences et créerait d’autres fragilités. Faire tourner un modèle local, par exemple, ne dispense ni de maintenance ni de vérification.
Mais une dépendance mérite d’être choisie en connaissance de cause. Le prix de l’abonnement ne dit pas ce que coûterait une interruption, une hausse des tarifs ou un changement de fonctionnement.
Un essai assez simple peut en apprendre davantage qu’un long débat sur le meilleur modèle : reprendre une tâche importante avec un autre outil. Regarder ce qui suit facilement, ce qui manque et ce qui exige de tout recommencer.
Ce petit exercice permet aussi de voir ce que nous avons réellement appris. Avons-nous mieux compris notre travail ? Ou sommes-nous surtout devenus très habiles à le faire dans un environnement particulier ?
Les deux peuvent se confondre pendant longtemps.
Il y a beaucoup à gagner avec ces assistants. Pour en garder la mesure, il faudra parfois prendre le temps de travailler sans celui auquel on s’est habitué. Pas pour prouver qu’on peut s’en passer. Pour savoir exactement ce qu’on lui a confié.